…Tous mes Frères et Sœurs en vos grades et qualités,
I / L’universalisme, une idée humaniste fondatrice
L’universalisme est une doctrine qui affirme que certaines valeurs ou principes moraux, juridiques et politiques s’appliquent à tous les êtres humains, indépendamment de leur origine, de leur culture ou de leur époque. Il s’agit d’un pilier fondamental de la pensée humaniste moderne, et notamment de l’idéal maçonnique, qui reconnaît en chaque être humain un frère ou une sœur en humanité.
Cette conception trouverait ses racines philosophiques en occident dans l’Antiquité avec le stoïcisme, mais elle prend toute son ampleur à l’époque des Lumières. Le XVIIIe siècle européen, et notamment le mouvement philosophique des Lumières, constitue l’un des moments clés de l’élaboration de cet universalisme et de la perception du monde que nous avons encore aujourd’hui.
Les penseurs comme Emmanuel Kant, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Montesquieu ou encore Diderot ont promu l’idée d’une raison universelle, commune à tous les hommes, capables de fonder une morale valable partout et en tout temps.
Emmanuel Kant, dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), formule le principe fondamental de l’éthique universaliste : « Agis uniquement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »
Sur le plan maçonnique, cet universalisme entre en résonance profonde avec nos valeurs puisqu’il postule l’unité fondamentale de l’espèce humaine au-delà des différences visibles. La consécration en somme de l’unité du pavé mosaïque. L’idée selon laquelle chaque être humain porte en lui la lumière de la raison et la potentialité du perfectionnement moral. C’est sans doute ici la clef de voûte de l’édifice maçonnique que nous construisons encore aujourd'hui.
Si l’Universalisme exprime l’idée de la dignité humaine et de l’égalité entre tous les êtres, progrès indéniable qu’il faut évidemment saluer. Il faut aussi avoir à l’esprit que l’universalisme est né dans un contexte particulier, celui de l’impérialisme exacerbé des puissances européennes. Il a donc été présenté au reste du monde, voir imposé, comme une invention exclusivement occidentale. Nous allons voir que cela n’est pas resté sans effets sur le cours de l’histoire.
En réalité, dès sa naissance, l’universalisme portait en lui certaines limites quant à sa capacité à embrasser véritablement le monde.
Il en va ainsi, tout d’abord, de son récit fondateur, qui continue encore aujourd’hui de privilégier l’idée d’une forme d’autogénération des pensées, des valeurs et des droits en Europe. Comme s’il n’y avait rien eu auparavant ; comme si l’histoire des idées n’avait pas toujours été celle d’échanges constants entre peuples, civilisations et migrations humaines.
Roger-Pol Droit évoque ainsi « la philosophie rien-que-grecque » pour dénoncer la construction intellectuelle selon laquelle la philosophie serait née d’un miracle exclusivement grec, surgissant du néant. Pourtant, nous savons aujourd’hui que des formes de pensée philosophique existaient déjà dans l’Égypte ancienne et dans d’autres civilisations bien avant l’époque classique.
Cette forme d’amnésie se retrouve également dans le récit entourant la naissance des droits de l’Homme, souvent présentés comme une création exclusivement française. Là encore, il s’agit davantage d’un récit national que d’une stricte réalité historique.
Cylindre de Cyrus, British Museum Dès lors, prétendre parler au nom de tous sans écouter ceux qui ne s’exprimaient ni depuis les mêmes lieux de pouvoir, ni avec les mêmes références culturelles, revenait à ignorer que d’autres civilisations millénaires rayonnaient ailleurs, porteuses elles aussi de visions du monde, de sagesses et d’humanités.
Cette prétention à l’universalité, bien qu’animée à l’origine par une aspiration progressiste, portait en elle le biais de la « supériorité civilisationnelle ». Ce sentiment comme vous le savez participera, par la suite, à légitimer de vastes processus de conquête, de domination et d’asservissement, amplifiés par la puissance mécanique, industrielle et militaire des siècles à venir.
Il y a là une ambiguïté originelle à déconstruire lorsqu’on veut parler au nom du monde dans sa globalité.
● Hegel affirmait que l’histoire universelle ne concernait que les peuples ayant atteint un certain « degré de raison ». reléguant ainsi l’Afrique, par exemple, hors du « mouvement de l’Histoire ».
● Tocqueville, grand défenseur de la démocratie libérale, justifia dans ses écrits la brutalité de la conquête coloniale de l’Algérie comme étant un mal nécessaire au nom du progrès.
● Voltaire, lui-même, dont j’ai vu la tombe au Panthéon dernièrement, écrivait dans l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (1756), est vraiment très loin d’affirmer l’unité du genre humain : « Il n’est permis qu’à un aveugle, écrit Voltaire, de douter que les Blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Chinois, les Américains ne soient des races entièrement différentes. »
« À l’époque », dira-t-on, pareils énoncés n’avaient pas le même sens ni la même portée qu’aujourd’hui. Certes, on ne peut nier que les sensibilités évoluent, mais il est également bien facile de trouver, parmi les contemporains de Voltaire, des penseurs qui combattaient pour l’égalité des sexes, la liberté des mœurs, la dignité des juifs et celle des musulmans. Nous pouvons citer ici : Olympe de Gouges, Helvétius, Diderot, Condorcet, etc.
Ainsi, l’écart entre les principes proclamés (Égalité, Fraternité, Liberté) et la réalité appliquée fut manifeste. L’Europe, tout en professant des droits de l’Homme universels, allait conquérir de nouveaux territoires, s'octroyer de nouveaux marchés et dans le même mouvement instaurait une hiérarchisation entre les peuples. Ceci se manifesta assez rapidement par le développement des thèses racialistes et par la mise en place de régimes d’infériorité juridique, économique et culturelle.
La bataille de Palm Tree Hill, Wikipedia en De cette tension entre universalité proclamée et réalité plurielle vécue, va naitre une remise en question, et à une reconfiguration de l’universalisme dans le monde contemporain.
Si l’universalisme a constitué un repère fondamental dans l’histoire de l’humanité moderne, il a été profondément remis en question à partir du XXe siècle par les penseurs et intellectuels postcoloniaux, les anthropologues critiques, et de nombreux militants des droits humains. En sommes, par tous les déçut de la mise en application de cette belle idée de départ.
Pour bien distinguer les deux notions, Souleymane Bachir Diagne nous éclaire en disant “L’universalisme, cela revient à dire l’universelle c’est moi. Comme on a dit l’État, c’est moi ! Alors que l’universel c’est nous tous…”
Vous comprendrez au passage, sans doute mieux, le choix du nom de la Respectable Loge l’Etoile de Ubuntu qui reprend le concept philosophique bantu « ubuntu » qui veut dire : « Nous sommes, donc je suis ». Il s’agit ici de faire humanité ensemble.
Il s’agit de décentrer. De prendre conscience du pluriel du monde et de construire un monde qui n’a plus de centre. D’un renversement complet de la vision coloniale.
Nous étions alors dans un monde où une province était à la verticale du monde et avait décidé de porter cet universalisme aux autres civilisations par le biais de la colonisation. Il s’agit désormais de rêver d’un universalisme horizontal.
Le second est Edward Said, qui dans son livre magistral Orientalism (1978), a mis en lumière la manière dont l’Occident, tout en se revendiquant porteur de valeurs universelles, a produit un discours essentialisant sur « l’Orient », construit comme altérité inférieure, servant à justifier ses interventions politiques et culturelles.
L’Universel qu’ils appellent de leurs vœux, ne rejette pas les principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), mais considère que leur prétention à l’universalité doit être revue à la lumière de la pluralité des expériences humaines. Il propose un universel en dialogue, en construction, en mouvement, enrichie par le pluriel du monde.
Le philosophe Paul Ricœur suggère ainsi de penser l’universel comme un « horizon régulateur » plutôt qu’un dogme figé. Il écrit : « L’universel doit être cherché dans le croisement des perspectives culturelles. »
Il y a eu depuis des évolutions notables dans les grands textes internationaux, citons à titre d’exemple, et vous constaterez qu’il s’agit d’enrichissements de nuances et non de rejets :
La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (2007) reconnaît non seulement les droits individuels, mais aussi les droits collectifs : droit à la terre, à l’autodétermination, à la langue, à la spiritualité. Elle marque une reconnaissance de la diversité comme fondement du droit.
À l’heure où tout est visible, où tout se sait instantanément, il est devenu impossible de parler des Droits de l’Homme d’un côté, tout en tolérant l’exploitation et l’asservissement de l’autre. La conscience mondiale est éveillée, et l’incohérence ne passe plus inaperçue. Vous avez ici en partie une explication des difficultés que connaît la France en Afrique.
CONCLUSION
Au terme de cette planche, il apparaît clairement que l’universalisme hérité des Lumières a constitué une avancée majeure dans l’histoire de l’humanité. Il a jeté les fondements d’une égalité en droit, d’une reconnaissance de la dignité humaine, et d’une volonté de paix fondée sur la raison et le droit.
Citation d'Octavio Paz, Publication de Frazia Thierry 2024 Ce chemin n’est pas une rupture avec l’esprit des Lumières. Il en est peut-être même la plus fidèle continuation. Puisque dès 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen proclamait que « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme », parmi lesquels figure la recherche du bonheur commun. C’est cette idée, profonde, subtile, presque oubliée, qui doit redevenir la pierre angulaire de notre édifice collectif.
Avant de me taire, j’aimerais vous dire, mes FF∴, Il se pourrait bien que l’immense marche vers davantage de droits, de dignité et d’égalité, engagée depuis le XVIIIe siècle, vacille aujourd’hui sous nos yeux.
Il semblerait que nous soyons entrés dans une ère de régression où les droits fondamentaux redeviennent négociables, où les Déclarations universelles ne sont plus regardées comme des conquêtes de l’esprit humain, mais comme des entraves aux ambitions dominatrices de certaines puissances, qu’elles soient économiques, militaires ou désormais algorithmiques.
L'universalisme est-il encore un idéal ? -Image Unsplash Dans cette nouvelle nuit du monde, le rôle du maçon est de rappeler que l’universel ne se mesure ni en capitalisation boursière, ni en puissance technologique, mais en élévation de conscience.
Je conclurai avec les mots d’Édouard Glissant qui, dans un éclat de vérité, sans doute malheureusement intemporel au regard de la nature humaine, nous disait :
« L’universel, c’est ce qui reste à faire. »
J’ai dit.
Christophe Ravel 2026









































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